Elle avait un peu trop bu, lui aussi d’ailleurs. Ils se rencontrèrent au détour d’une rue passante, par un surprenant hasard. Certains pessimistes diraient que c’est le destin lui-même, présent au coin de cette ruelle, qui a, de sa main maléfique, provoqué cette coïncidence. Mais les deux concernés ne se posèrent aucune de ces questions futiles, quelle en serait l’utilité ? Ils commencèrent à parler sans vraiment rien se dire. Leurs regards se dévisageaient l’un l’autre, se dévoraient dans la nuit tombée, nuit des interdits, nuit des aventures. Une légère brise venait doucement caresser leurs visages passionnés, éphémères. Ils restèrent un petit moment, leurs yeux se confrontant, froncés, se sondant à la limite de la pudeur. Le temps s’arrêta. Plus un souffle, les fêtards se figèrent dans leur entrain. La terre cessa même de tourner pendant ce court instant dédié aux deux jeunes gens. On n'entendit plus le moindre bruit. La demoiselle cligna rapidement des paupières et la vie reprit son cours. Chacun vaqua à ses occupations, rattrapant les secondes perdues, à toute vitesse, laissant à ces deux âmes errantes encore un peu le simple plaisir de se regarder dans le blanc des yeux. Elle s’approcha de lui et, de manière enfantine, lui prit la main, l’entraînant derrière elle, dans ses pas fugitifs. Il la suivit, sans réfléchir, poussé par un élan de liberté, au fond, inexplicable. Sa paume dans la sienne, bras dessus bras dessous, encouragés par une force encore jamais égalée, ils se mirent à courir dans la grande avenue éclairée. Jouant des coudes, ils se frayèrent un passage au milieu de la foule ivre, de joie. Ils se perdirent de vue un instant qui leur parut une éternité. Sur la pointe des pieds tous les deux, ils se cherchèrent des yeux et furent rassurer de voir que leur partenaire n’était pas si loin. Tant bien que mal ils réussirent à se rejoindre et repartir aussitôt, d’une foulée commune. Ils parvinrent à une petite place en hauteur sur la ville. Au sommet du monde, sans lui lâcher le bras qu’elle tenait fermement, elle s’approcha du précipice et le regarda longuement. Il la tenait par les hanches, sans bouger, ni respirer, ni parler. Leur contemplation du silence était un dialogue complice. Elle se retourna vivement et lui sourit tendrement. Elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa furtivement ses lèvres dans son cou. Aussitôt elle se détacha de ses bras et partit en sautillant, sans prendre le temps de se retourner une seule fois. Il resta stoïque, les bras ballants, la contemplant qui s’éloignait dans la nuit sombre. Elle continua de courir un moment, les lèvres étirées, puis tourna au coin d’une ruelle déserte et se heurta à une silhouette surgit de nulle part. Elle leva vivement les yeux vers l'inconnu. Il s’excusa silencieusement d’un geste. Ils ne bougèrent plus, se dévisageant un peu plus à chaque battement de cils. Elle avait un peu trop bu, lui aussi d’ailleurs. […]
lundi 12 octobre 2009
- Heureux qui comme Ulysse.
Je déballais hâtivement mes cartons, pressée de retrouver mes petites affaires afin de métamorphoser cette chambre neutre en mon véritable cocon. C’est comme si j’avais, avec un malin plaisir, transvaser mon petit bazar d’une chambre à une autre. De nature matérialiste, tous ces objets faisaient intimement parti de moi, cela devenait un besoin, un nécessaire de survie, une bouée de sauvetage, un gilet de secours. Je passais l’après-midi entier à sortir mes bibelots bien rangés et à les déposer soigneusement à leur endroit respectif, marqué au fer rouge, d’une croix noire au sol, d’une aura incolore mais particulière souhaitant la présence d’un objet quelconque à une certaine place plutôt qu’à une autre. Je les prenais donc un par un, tendrement, comme un nourrisson qu’on chérit d’amour et, de temps à autre, ma nostalgie maladive courait d’une foulée commune aux côtés de mes souvenirs, aussi agréables que l’hiver et ses pics glacials. Je m’arrêtais dès qu’une babiole méritait un peu d’attention, autant dire que cet emménagement pris du temps. L’après-midi me parut suspendu entre deux temporalités, proches de un à trois ans environ, voire plus. J’errais d’une année à la suivante grâce aux mouvements mécaniques de mes bras défaisant les précieux paquets. Au bout de quelques heures cette chorégraphie incessante me rendit folle et je fondis en larmes, sans aucune raison apparente. Ce fut tout d’abord de simples rigoles mais à la vue de la photo qui dépassait sournoisement de son album d’origine, ne dit-on pas que les petites rivières font les grands fleuves ? Contrariée d’avoir été prise au dépourvu naïvement, exaspérée de cette sensibilité, maladie incurable, j’enfonçais violemment mes écouteurs de mousse dans mes oreilles et poussait le son à son maximum. Finalement je repris ma gestuelle organisée, un mouchoir dans une main, une babiole insignifiante dans l’autre, ainsi de suite jusqu’à vider entièrement mes cartons et à les jeter brusquement sur le dessus déjà poussiéreux de mon armoire bancale. Je m’affairais à préparer mon lit, une couette orange mettrait un peu de couleurs dans ce lieu terne. Je m’assis lourdement sur ma couchette, fatiguée. Un sentiment de solitude et la soudaine nécessité de voir de simples visages me submergèrent. Je n’avais rencontré personne depuis…depuis combien de temps étais-je cloitrée entre ces quatre murs blancs hôpital ? J’étais maintenant désarmée, seule, face à cet ensemble commémoratif que formait désormais mon cocon. Les flots de souvenirs m’assaillaient sans prévenir, sans être sollicités, et je me laissais recouvrir de cette carapace inviolable qui est celle du regret. Le regard fixe, les yeux perdus dans le vague de mes pensées nauséeuses, je me laissais aller, rêvant, le labyrinthe tortueux de ma mémoire pour unique compagnie. N’importe qui serait rentré à cet instant m’aurait jugé imbécile quand je m’étais mise à rire nerveusement. Un grand éclat, aussi soudain qu’un coup de tonnerre. Quand mes yeux me piquèrent, je pris conscience de la bêtise dans laquelle je plongeais tête baissée.
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